Qu’est ce que l’Etat islamique?

Quelques éléments de réponse pour rester unis, dignes et lucides

Par Yasmina Benbrahim pour Sciences Po Monde Arabe

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Dans ces moments d’indignation, d’émotions vives et de solidarités variables, il faut s’arrêter quelques instants pour tenter de répondre à la question suivante : qu’est ce que l’Etat islamique ?

Le débat sémantique

L’Etat islamique ou Daech est une organisation terroriste caractérisée par une prétention étatique et une idéologie extrémiste et apocalyptique. Le premier débat est sémantique. En effet, parler d’un Etat pour désigner le groupe, revient à lui accorder une légitimité étatique et transformer ainsi sa prétention en réalité. Cependant, contrairement aux croyances communes, l’usage du terme « Daech » confère le même résultat car il s’agit simplement de l’acronyme arabe de « Dawla islamiyya fi al-‘Iraq wa al-Cham », qui désigne l’Etat islamique en Irak et au Levant.

 

Est-il islamique ?

S’il existe un consensus qui résiste aux confusions sur la dimension étatique de l’organisation, force est de constater la vivacité du débat qui touche le deuxième terme polémique de l’appellation. On entend souvent que l’état islamique n’a rien d’islamique. Cet argument est faible. Il est vrai que le terrorisme et la barbarie n’ont pas de religion. Il est également vrai que la majorité des victimes de l’Etat islamique sont musulmans. Cependant, il serait malhonnête et contreproductif de nier la composante, sans doute erronée, mais bel et bien religieuse de cette organisation. Le choix du jihadisme salafiste ne relève pas d’un hasard extravagant. L’organisation fanatique s’appuie sur une lecture rigoriste, fondamentaliste, anachronique et opportuniste des premières formes de l’islam. L’auto-proclamation du « califat », le projet d’une communauté musulmane transnationale, et la volonté d’éradiquer le monde de « l’impiété », constituent quelques exemples éloquents. Cependant, ces éléments ne justifient pas la demande insultante et perverse de désolidarisation que l’on adresse aux musulmans. Cessons d’alimenter le stigmate négatif en leur imposant le choix de l’impasse. Il y a assurément une tierce voie qui ne passe ni par la culpabilité, ni par le déni.

 

La revanche politique de l’histoire

Il est toutefois impossible de comprendre Daech sans revenir aux sources de ce phénomène. A l’origine ce dernier, se trouve la frustration des sunnites irakiens marginalisés suite à l’intervention américaine de 2003. A cela s’ajoute, la remise en cause de l’architecture géopolitique fondée sur les Accords Sykes-Picot, qui ont prévu en 1916 le partage du Moyen-Orient et la création ex nihilo de frontières dénuées de cohérence territoriale. C’est ensuite dans un contexte de déliquescence et de faillite des Etats de la région -l’Irak fragmentée et surtout la Syrie meurtrie- que prospère l’organisation. L’exacerbation des divisions communautaires et confessionnelles, la précarité, la corruption massive, et l’absence de contrat social alimentent la diffusion de la gangrène et l’ampleur des allégeances et du recrutement des criminels.

 

Une guerre économique

Daech dispose aujourd’hui d’étonnantes ressources financières. Son projet n’est pas seulement territorial, il est également économique. Plus encore, l’organisation s’appuie sur une véritable économie politique dont dépend sa propre survie. Cette dimension essentielle fait de Daech, le plus fortuné et redoutable entrepreneur de violences. Sa richesse provient d’activités illicites, ignobles et diverses. Le contrôle des banques, l’exploitation des ressources naturelles (gaz, pétrole, etc.) et humaines, les extorsions, le commerce du Captagon et autres trafics en tous genres (femmes, organes, antiquités, etc.) font partie des pratiques communes et systématiques. Aussi, il ne faut ni sous-estimer, ni surestimer, les dons déguisés des sponsors du Golfe et régimes complices. A ces contributions, s’ajoute l’usage dépravé des technologies et derniers moyens de communication que Daech manie avec habileté.

 

Le mieux est-il l’ennemi du bien ?

Comme nous l’a douloureusement enseigné l’Histoire, la guerre aveugle contre l’ennemi invisible est asymétrique et souvent vaine. La nébuleuse terroriste de Daech forme en effet un système réticulaire et a priori insaisissable. Cependant, nous ne pouvons nous résoudre à la passivité. Bien que la stratégie à adopter soit incertaine, ses objectifs sont au moins doubles. Le premier vise à affaiblir  l’assise territoriale de Daech et limiter ses capacités expansionnistes. Le deuxième s’attaque au terreau de la radicalisation. Il ne suffit pas en effet de tenter de remédier à ce phénomène. Il faut également agir en amont afin de le prévenir.

Dans un premier temps, s’impose la nécessité de remonter aux sources irakiennes et syriennes du phénomène sans confondre avec maladresse les bourreaux et les victimes et sans oublier que le départ de Bachar Al-Assad est indispensable à la résolution durable de l’équation. Quant à l’action militaire (aérienne mais aussi terrestre), elle est nécessaire pour détruire matériellement l’organisation. Elle doit cependant s’inscrire dans un cadre crédible, cohérent et global. En Europe – ventre mou de l’Occident pour Daech – la France, dont l’armée est sur-engagée et les budgets sont limités, ne peut agir seule. L’article 5 du Traité de Washington serait ici utile. De manière plus générale, les puissances lointaines, mais aussi et surtout proches géographiquement, et parfois idéologiquement, de l’Etat sunnite, doivent s’allier. Nous ne pouvons en effet prétendre à une coalition internationale et efficace si chaque puissance se soucie uniquement d’opprimer ses minorités et d’aspirer à l’hégémonie régionale voire mondiale (la Turquie et les Kurdes, l’Arabie Saoudite et l’Iran, etc.). La résolution 2249 adoptée le 20 novembre 2015 par le Conseil de Sécurité des Nations Unies pourrait permettre de dépasser la rhétorique creuse et les nombreuses occasions manquées. C’est alors que les bombardements aériens pourront, au mieux, fragiliser la résilience de Daech. Mais au pire, et c’est cela qu’il faut souligner, ils participeront à la surenchère de la violence et tueront des civils aussi innocents que ceux que nous regrettons à Beyrouth, Paris, Tunis et ailleurs.

Sur le plan de la prévention, il faut bien évidemment combler les défaillances des services de renseignement. C’est toutefois surtout au cœur même de nos sociétés, occidentales et orientales, que commence l’engagement collectif et individuel. Il s’oppose à l’exclusion, la discrimination, la stigmatisation, la marginalisation, la répression, l’autoritarisme, la faiblesse des institutions, l’absence de développement socio-économique et l’ensemble des raisons qui animent les islamistes radicalisés et radicaux islamisés.

#EnMémoire et en hommage à toutes les vies fauchées et familles en deuil.

Yasmina Benbrahim

 

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