Féminisme et Islam: au-delà des clichés

Comprendre le féminisme musulman : bribes de réflexion adressées à tous, même ceux qui se croient à l’abri des préjugés

Par Yasmina Benbrahim, pour SciencesPo Monde Arabe

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C’est au sein de sociétés patriarcales que sont nées les trois religions monothéistes. Pourtant, seule la religion musulmane, se définit par une association, voire une assimilation, à l’expression paroxystique du sexisme. Si on ne s’interroge pas, ou peu, sur la place des femmes dans la religion chrétienne ou dans la religion juive, il en est autrement pour l’Islam. Plus encore, il est admis comme une évidence que seul l’Islam est à l’origine de l’oppression des femmes et du retard des sociétés musulmanes.

Cette vision stéréotypée de l’Islam érigé en bouc-émissaire est d’autant plus difficile à déconstruire qu’elle est régulièrement prouvée par les exemples – ô combien éloquents – de discriminations à l’égard des femmes dans les Pays du Monde Arabo-Musulman. Pourtant, la mise à distance du religieux n’est pas une condition préalable de l’émancipation des femmes. C’est en tous cas ce que s’attèlent à démontrer les revendications du féminisme musulman.

Si vous êtes de ceux qui pensent que la combinaison de l’Islam et du féminisme relève de l’oxymore, détrompez-vous ! Le féminisme musulman existe. Il existe au delà même des vérifications empiriques. C’est à la fois un discours et une pratique dont la position se situe à l’intersection du champ religieux et du champ féministe. Cette appartenance multiple donne lieu à un double questionnement : d’un côté le féminisme musulman lutte contre l’instrumentalisation de l’Islam à des fins patriarcales et de l’autre, il remet en cause le caractère exclusif et ethnocentrique d’un féminisme essentialiste qui se veut universel.

Le féminisme islamique soutient dans un premier temps que l’Islam n’est pas une religion des hommes pour les hommes. Il existe en effet dans les sociétés arabo-musulmanes une tendance à recourir au texte coranique pour légitimer la domination des hommes sur les femmes. Les sociétés « occidentales » reproduisent d’ailleurs ce schéma en utilisant ce même référent pour dénoncer les sociétés concernées. Pourtant, ce n’est pas l’Islam qui discrimine les femmes, mais l’interprétation qui a été faite du Coran. Cet élément est essentiel à la compréhension du féminisme islamique puisqu’il en constitue l’argument de base.

10726552_10154680235110702_1233227079_nSi de nombreux versets du Coran consacrent la différence biologique entre les hommes et les femmes, ils ne définissent pas de rapport hiérarchique entre ces derniers. En d’autres termes, si le genre en tant que rapport social hiérarchisé entre les hommes et les femmes, structure les sociétés musulmanes – loin de moi la volonté de le nier – il n’est pas l’œuvre du Coran, mais celle d’une construction sociale basée sur une lecture biaisée et erronée de l’Islam. L’instrumentalisation de l’Islam à des fins patriarcales s’explique alors par l’exclusion des femmes de l’exégèse coranique et l’appropriation par les hommes de cette dernière.

Ainsi, le féminisme musulman préconise d’appréhender l’Islam dans sa dimension évolutive tout en restant fidèle à l’esprit originel du message coranique. Il s’agit alors de dépasser les conceptions patriarcales et de penser l’Islam comme une religion adaptable aux évolutions temporelles. Cette relecture du Coran se traduit juridiquement par la volonté de réformer le droit musulman afin de concrétiser l’égalité des sexes.

D’autre part, le féminisme musulman critique la vision orientaliste du discours féministe majoritaire. Ce dernier partage l’idée selon laquelle l’Islam symboliserait la domination masculine. Or, le féminisme majoritaire a pour objet de libérer les femmes de cette oppression sexiste et conclut donc à une incompatibilité entre Islam et féminisme. En choisissant de désigner la culture et la religion musulmane comme essentiellement porteuse de sexisme, le féminisme « occidental » reproduit alors l’erreur qu’il reproche au patriarcat en stigmatisant le féminisme musulman du fait de sa différence, comme étant « l’autre ». Par ailleurs, force est de constater que l’anti-sexisme ne justifie aucunement le racisme. Cette observation renvoie à la dynamique des figures inversées des jeux de miroir propres aux logiques de dominations.

Par conséquent, le féminisme musulman soutient une forme de décolonisation du féminisme majoritaire qui prétend imposer un modèle unique et universel d’émancipation, alors même qu’il existe autant de modalités d’émancipation des femmes que de situations vécues par ces dernières. Il convient alors d’élargir le champ des revendications féministes en y incluant celles du féminisme musulman.

Dès lors, pour comprendre le féminisme musulman, il faut en saisir toute la complexité et dépasser les schémas binaires et les dichotomies entre Orient et Occident, dominant et dominé. Pour ce faire, encore faut-il ne pas tomber soi-même dans le piège d’un essentialisme inversé.

 Pour aller plus loin : 

  • Zahra ALI, Féminismes islamiques, La fabrique éditions, 2012
  • Christine DELPHY, « Anti-sexisme ou antiracisme ? Un faux dilemme » in Guénif- Souilamas, La République mise à nu par son immigration, Paris, La Fabrique, 2006
  • Alexandre JAUNAIT, Sébastien CHAUVIN, « représenter l’intersection », revue française de science politique, 2002 (vol 62)
  • Collectif, Existe-t-il un féminisme musulman ?, Paris, L’Harmattan, coll. « Islam et laïcité », 2007 : http://remmm.revues.org/6566

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