Mashrou’ Leila à SciencesPo, ça ressemble à ça !

Adam Chour, pour SciencesPo Monde Arabe

(c) Tony Gamal Gabriel
(c) Tony Gamal Gabriel

Ils sont cinq – Firas, Haig, Hamed, Ibrahim et Carl – ainsi que leur manager Karim : le jeudi 9 octobre dernier, le Pôle Culture de SPMA inaugurait son cycle d’événement en recevant Mashrou’ Leila, groupe emblématique de la scène musicale underground libanaise, actuellement en tournée dans le cadre du lancement de son dernier album, Raasük. Retour sur une rencontre exceptionnelle.

Le groupe revient d’abord sur le contexte et les conditions de sa propre naissance. Le statut d’underground, précise Hamed, n’est que circonstanciel : il s’agissait avant tout pour eux de se démarquer d’une industrie pop libanaise dominante gouvernée par la logique du profit et du moindre effort, en composant une musique originale forte d’une sensibilité qui leur est propre. Se plaçant à contre-courant de ce qui se fait au Moyen-Orient, il leur devient très difficile de financer leurs albums.

(c) Tony Gamal Gabriel
(c) Tony Gamal Gabriel

Dans un pays comme le Liban, le soutien des pouvoirs publics est évidemment une cause perdue – surtout, ironise Hamed, quand la voix du groupe est celle « d’un homosexuel qui dénonce à quel point ils [la classe politique] sont corrompus ». Aussi, les méthodes employées par le groupe pour se produire relèvent des financements privés, ce qui lui permet de garder la mainmise sur l’ensemble de la chaîne de production de son travail. Ce système, ajoute Karim, a réussi à être transposé en France et dans d’autres pays : de plus en plus, les artistes évitent d’avoir un label, préférant conserver la liberté de produire à leur rythme une musique qui leurs ressemble, bien qu’ils doivent pour cela supporter toute la part de risque.

Sur le processus artistique en tant que tel, il relève beaucoup de l’arbitraire. D’après Hamed, il s’agit continuellement d’essayer des choses jusqu’à ce qu’à un moment donné, pour une raison inconnue, ils jugent que c’est satisfaisant. Loin d’être un processus romantique, c’est un travail qui leur demande beaucoup d’effort : ils prennent le temps de définir précisément ce qu’ils veulent faire, quelle image ils veulent donner. L’ensemble d’un album est ainsi conçu dans sa globalité, et donc dans sa cohérence. L’influence du background intellectuel des membres du groupe – ils ont tous une formation d’architecte ou de designer – est là extrêmement forte. « Il y a sept ans, explique Carl, on abordait ça comme un projet d’architecture. Chacun lançait une idée, il y avait beaucoup de dispute. La musique n’était pas très fine, c’était très bourrin, chacun voulait mettre son idée. Avec le temps, on a appris à filtrer ». Aussi, sur la route et en tournée, la collaboration avec d’autres artistes a une influence certaine qui s’intègre dans la musique au moment de la production. La question, plus épineuse, du rapport du groupe à l’arabité et à son répertoire musicale a également été abordée. Si l’ensemble des chansons de Mashrou’ Leila sont chantées en arabe, le groupe ne reconnaît pourtant aucune influence typiquement orientale. « Ce n’est pas un sujet facile de savoir ce qui est oriental de ce qui ne l’est pas, ou ce qui est arabe de ce qui est oriental. Fairuz par exemple, c’est du jazz. Il y a toujours cette question : si vous êtres des arabes, pourquoi vous n’avez pas d’instrument oriental ? […] La couleur de ma peau ne devrait pas déterminer à quel point je suis légitime pour faire ma musique ».

(c) Tony Gamal Gabriel
(c) Tony Gamal Gabriel

La discussion s’est finalement portée sur l’image du groupe et sur ses engagements dans le pays tourmenté dont il est originaire. Dans cette région, la question du rapport à la politique est inévitable : « lors de notre première interview pour Sawt al-Shaab, une station de radio de gauche, raconte Hamed, la première question qu’on ma posé est pourquoi est-ce que je chante en arabe. La deuxième, qui suivit tout de suite après, est : est-ce que cela veut dire que tu veux libérer la Palestine… ? La politique est partout, elle est incontournable, en particulier au Moyen-Orient ». A cet égard, il y a une place dans l’espace de la musique arabe qui a besoin d’être occupée. La pop arabe en effet reste très cadrée et évitent soigneusement tout sujet un tant soit peu polémique, telle que la question des genres, des classes, de l’homosexualité…

(c) Tony Gamal Gabriel
(c) Tony Gamal Gabriel

Ces sujets restent au cœurs des chansons de Mashrou’ Leila, et sont abordés avec une philosophie qui lui est propre : le groupe parle avant tout de lui-même, des expériences de sa vie au quotidien, avec l’espoir que quelqu’un, quelque part, va s’identifier à eux. « Le personnel est politique. Les plus détails dans la vie, même une femme qui va au supermarché a une valeur intrinsèquement politique ». Le dernier album du groupe, Raasük s’inscrit dans tout à fait cette optique critique. Le clip du morceau Lil Watan en est très illustratif : conçu en un seul plan séquence focalisé sur les mouvements d’une danseuse orientale, il pastiche les clips des années 1980. « Ce n’est pas une vidéo qui se prend au sérieux, commente Firas, mais en même temps, elle tente de critiquer beaucoup de choses ».

C’est gouverné par cette vision et fort de ses talents que Mashrou’ Leila a réussi à se démarquer pour s’imposer comme une référence incontournable de la scène musicale libanaise et arabe. Son public, toujours plus large, attend avec curiosité chacune de ses productions qui ne manqueront – on n’en doute pas – de nous surprendre et de nous enchanter.

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