Compte Rendu : « L’Etat Islamique en question »

De gauche à droite: Luc Batigne, Myriam Benraad, Christophe Ayad, Basile Roze, Cynthia Zeitoun
De gauche à droite: Luc Batigne, Myriam Benraad, Christophe Ayad, Basile Roze, Cynthia Zeitoun

Sciences Po Monde Arabe a eu le plaisir d’organiser le 02 octobre 2014 une conférence portant sur l’Etat islamique, avec l’aimable participation de nos intervenants: M. Luc Batigne,Général (2S), Ancien attaché de Défense en Irak, M. Christophe Ayad, Chef du service international du journal Le Monde et Mme Myriam Benraad, Docteure au CERI-SciencesPo. 

  1. Intervention de M. Batigne

A-t-on droit de faire la guerre contre l’Etat islamique ? Cette guerre sera-t-elle utile ? Effectivement, la réponse semble être positive au vu de la différence qui existe entre l’Etat islamique et Al Qaeda puisque cet Etat s’est doté de structures qui sont celles d’un gouvernement (scolaires, juridiques, fiscales…) sans oublier la notion de territoire. Or, il faut mener cette guerre de façon prudente afin de ne pas bouleverser les équilibres de manière à aggraver la situation.

La coalition permet d’apporter une légitimité à l’extérieur : il y a des Etats arabes comme l’Arabie Saoudite qui participent à cette coalition et qui sont indispensables pour assurer la stabilité de la région.

Cette coalition reste cependant un cadre flou, les différents participants apportent ce qu’ils ont à apporter. Quant au volet militaire, aucune guerre ne se gagne sans que l’on nettoie le terrain ce qui impose la présence de contingents armés sur le terrain. Or, aucun Etat n’est prêt à envoyer des forces armées sur le terrain. D’ailleurs, la présence de troupes armées arabes en Irak pourrait engendrer un sentiment d’occupation sunnite du pays chez les Irakiens.

Le mode d’action peut être soit direct (frappes aériennes ciblées sur des concentrations matérielles, infrastructures pétrolières actuellement entre les mains de l’Etat islamique, frappe d’appui tactique, l’aviation de la coalition aide les troupes au sol…) soit indirect (fournir des armements et des munitions aux peshmerga et tribus sunnites, or, compte tenu de l’urgence dans laquelle on est, on ne peut pas donner aux forces irakiennes kurdes des armements qu’elles ne connaissent pas, on peut donc fournir des équipements qu’elles possèdent déjà ou augmenter leur arsenal). On peut faire intervenir des conseillers militaires en appui direct aux opérations et on peut fournir du renseignement tactique grâce aux reconnaissances aériennes, déploiement de drones, guerre électronique que les spécialistes de la coalition peuvent mener du ciel…

La coopération existe déjà dans les pays occidentaux, mais elle demeure inefficace entre les pays du Moyen-Orient comme le suggèrent les exemples de l’Arabie Saoudite, du Qatar et de la Turquie (rivalités de puissance, actions unilatérales…).

Il est indispensable dès lors de demander à ces pays de renforcer le contrôle des frontières pour empêcher l’arrivée des djihadistes en provenance de l’étranger, couper les approvisionnements en armes, renforcer la lutte contre les financements publics ou privés, couper les autofinancements de l’Etat islamique et renforcer la surveillance des réseaux sociaux.

Cette crise ouvre des perspectives intéressantes à beaucoup d’acteurs:

Les Kurdes : les kurdes sont en premières lignes dans les opérations de l’Etat islamique. A la fin des opérations les kurdes risquent d’avoir complètement changé la donne locale avec le contrôle des territoires disputés, modifiant dès lors le rapport de force sur le terrain.

Les Etats-Unis qui jouent le jeu du leadership international, même si contraints à retourner en Irak

L’Iran : Maliki est tombé puisque l’Iran ne voulait plus l’appuyer. Opportunité d’ouverture et de prise de leadership régional

Quant aux risques engendrés par cette intervention, il s’agit d’abord des attentats qui peuvent avoir lieu en Irak comme dans les pays occidentaux. D’ailleurs, l’instabilité des institutions irakiennes peut être aggravée (rôle des tribus sunnites par exemple).

Si l’on se contente de bombarder l’Etat islamique depuis des positions syriennes ; ceci peut rendre service à Bachar Al Assad. Il faut prende en considération l’Armée syrienne libre. D’ailleurs, il ne faut pas oublier la Russie qui appuie le régime syrien.

  1. Intervention de Christophe Ayad

L’Etat islamique est né en 2007 voire en 2003. C’est l’enfant de l’invasion américaine en 2003. On peut même remonter à la tentative de Saddam Hussein d’envahir l’Iran dans les années 80, qui a plongé l’Irak dans une longue époque de guerres militaires ou commerciales ininterrompues, qui ont radicalisé et confessionalisé le pays. On a aujourd’hui en Irak comme en Afghanistan une génération qui n’a connu que la guerre avec une pause entre 88 et 91 puis l’embargo contre l’Irak. On constate une société de tous contre tous, où la survie et la violence étaient un mode de fonctionnement.

La guerre n’est pas la bonne solution pour faire chuter un régime dictatorial. C’est une somme de cynismes régionaux, quand l’armée américaine quitte le pays en 2011, 15 bombes explosent à Bagdad quelques jours plus tard. Au lendemain de ces 15 bombes les Irakiens sunnites accusent Al Maliki. Ceci est accompagné d’une nostalgie d’un Etat puisqu’une privatisation à tous les niveaux a eu lieu.

L’Etat islamique est donc composé de personnes qui ont connu 10 ans de guérilla contre l’armée américaine et l’Etat irakien. D’ailleurs, il ne faut guère oublier le soutien qatari et saoudien de certains groupes extrémistes.

Quant à la stratégie de recrutement de cet Etat, il s’agit de personnes qui pensent qu’il représente le vrai Islam et qu’il va leur assurer la vie qu’ils ont toujours rêvée d’avoir.Cet Etat utilise les réseaux sociaux en publiant des images et des vidéos inspirées des séries américaines en ce qui concerne la violence, les modes d’action et les effets, qui traduisent une certaine mondialisation des représentations de la violence.

  1. Intervention de Myriam Benraad 

Deux notions centrales sont à signaler dans l’Etat islamique que sont l’humiliation et la revanche.

L’Etat islamique, est le fruit de la guerre de 2003 qui a crée une triple humiliation. Il s’agit d’une humiliation militaire au vu de la présence de troupes américaines dans le pays, économique puisque certains militaires de l’ex-armée baathiste se sont retrouvés sans emploi et ont décidé de rejoindre l’Etat islamique, et politique puisque les sunnites irakiens ont été traités de minoritaires par le gouvernement chiite.

C’est dans cette perspective que l’humiliation aboutit à la revanche, caractérisée par la volonté de créer un Califat en Irak au vu de l’importance historique de ce territoire (califat abbasside). La Syrie change la donne, ils y trouvent une ouverture qui va permettre de réaliser la Califat. L’aspiration des combattants salafistes réside dans l’inscription dans les pas des premiers compagnons du prophète, ce qui explique le recrutement et l’impact en Europe. Cette revanche est politique puisqu’elle marque la fin de l’Etat nation, le nationalisme arabe est « l’ordure de l’Occident » : le retour au panislamisme, au califat, à la solidarité de vue, d ‘esprit, de destin des Arabes doivent remplacer ce nationalisme. Elle est économique à travers le système de contrôle du pétrole, les réseaux de contrebande, la restauration de l’impôt sur les non-musulmans.

(c) Cynthia Zeitoun
(c) Cynthia Zeitoun
  1. Réponses des intervenants aux questions posées :

La question des recompositions des populations sur les territoires autonomes :

Il faut faire attention. Les territoires autonomes on été occupés par beaucoup de sunnites, Saddam Hussein a procédé un déplacement des chiites vers Mossoul mais effectuer de nouveaux déplacements constitue une grande erreur au vu des mariages mixtes, de la présence de nombreuses minorités dans certaines régions…

La question de la relation entre le dossier nucléaire iranien et le régime syrien, et son influence pour vaincre EI:

Bachar Al Assad ne dérange plus grand monde à part les citoyens syriens. L’acquisition de la bombe nucléaire par l’Iran déstabilise deux pays que sont Israël qui ne veut pas modifier l’équilibre nucléaire dans la région et l’Arabie Saoudite qui a financé la mise en place de la bombe nucléaire pakistanaise et qui peut la demander. Ce n’est pas l’Iran l’acteur majeur mais la Russie qui soutient Al Assad.

La question de la composition confessionnelle de l’Irak :

L’Irak est construit sur un système de rétribution. Si le confessionnalisme politique est institutionnalisé au Liban, ces règles ne s’appliquent pas en Irak puisqu’elles sont refusées par la population irakienne. Quant au Kurdistan irakien, il y a un risque de l’émergence de deux Etats kurdes : celui de Barzani et celui du PKK, en train de gagner un public inimaginable. En effet, les milices yézidies en Irak sont formées par le PKK et fidèles au PKK. Il y a un vrai problème d’autonomie irrédentiste, il y a même eu un projet national autour de Kirkuk seulement (selon la Constitution de 2005, une seule province peut se constituer en région).

Retrouvez la vidéo de la conférence dans son intégralité sur notre site très bientôt ! 
Au plaisir de vous retrouver pour d’autres conférences ! 
L’equipe SPMA ! 

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